Si vous êtes enceinte et que vous prenez du gabapentin ou du pregabalin, vous avez probablement des questions. Ces médicaments, prescrits pour la douleur neuropathique, l’épilepsie ou l’anxiété, sont de plus en plus utilisés pendant la grossesse. Mais sont-ils vraiment sûrs pour le bébé ? Les réponses ne sont pas simples, et les dernières études changent la façon dont les médecins les prescrivent.
Qu’est-ce que les gabapentinoides ?
Le gabapentin (Neurontin) et le pregabalin (Lyrica) sont des médicaments qui imitent un neurotransmetteur appelé GABA. Ils ont été créés à l’origine pour traiter les crises d’épilepsie, mais aujourd’hui, on les utilise surtout pour la douleur chronique, comme celle causée par le diabète, les hernies discales ou la fibromyalgie. Le gabapentin a été approuvé aux États-Unis en 1993, et le pregabalin en 2004. Depuis, leur usage a explosé - en 2014, presque 4 % des femmes enceintes aux États-Unis en prenaient, contre seulement 0,2 % en 2000.
Leur popularité s’explique par leur efficacité. Mais aussi par le manque d’alternatives. Beaucoup de femmes enceintes souffrent de douleurs intenses que les analgésiques classiques, comme le paracétamol, ne soulagent pas. Et les opioïdes, eux, posent des risques encore plus graves. Alors, les médecins les prescrivent. Mais la question est : à quel prix ?
Ces médicaments traversent le placenta
Le gabapentin a une petite taille moléculaire (171 g/mol) et se dissout facilement dans l’eau. Cela signifie qu’il traverse la barrière placentaire sans problème. Des études ont détecté sa présence dans le cerveau du fœtus. Le pregabalin fait de même. Ce n’est pas une surprise - beaucoup de médicaments passent le placenta. Mais le problème, c’est que le fœtus n’a pas encore les enzymes pour les métaboliser comme un adulte. Il est exposé pendant des semaines, voire des mois, à des concentrations qui peuvent perturber son développement.
Des recherches menées en Chine en 2022 ont montré que, à des concentrations thérapeutiques, le gabapentin réduit la longueur des neurones chez les embryons de rat. Il diminue aussi la production de gènes essentiels au développement du système nerveux, comme Nurr1 et Bdnf. Ces gènes aident à former les neurones dopaminergiques, impliqués dans le mouvement, la motivation et l’humeur. Une altération à ce stade pourrait avoir des conséquences à long terme.
Malformations : un risque faible, mais réel
La bonne nouvelle, c’est que le risque de malformations majeures - comme un cœur mal formé ou un défaut du tube neural - n’est pas élevé. Une grande étude publiée dans PLOS Medicine en 2020, qui a suivi plus de 1,7 million de grossesses, a trouvé un risque légèrement plus élevé avec le gabapentin : 1,07 fois plus que chez les femmes qui n’en prenaient pas. Cela signifie que sur 1000 naissances, on passe de 30 à 32 malformations majeures. Un petit chiffre, mais pas négligeable.
Le vrai signal d’alerte, c’est la malformation cardiaque. L’étude a montré un risque accru de 40 % pour les défauts conotruncaux, des anomalies du cœur et des gros vaisseaux. Ce type de malformation touche environ 0,6 % des nouveau-nés en général. Avec le gabapentin, ce taux monte à 0,8 %. Ce n’est pas une épidémie, mais c’est assez pour que les médecins s’inquiètent. Et ce risque semble plus élevé quand le médicament est pris régulièrement, surtout après le premier trimestre.
Prématurité, poids faible et soins intensifs
Les risques ne s’arrêtent pas à la naissance. Le gabapentin, surtout lorsqu’il est pris en fin de grossesse, est lié à trois autres problèmes :
- Prématurité : 34 % de risque supplémentaire de naissance avant 37 semaines.
- Poids insuffisant à la naissance : 22 % de risque supplémentaire d’être petit pour l’âge gestationnel.
- Admission en soins intensifs néonatals (SIN) : 33 % de risque supplémentaire.
Une étude de 2020 a suivi 209 femmes qui ont pris du gabapentin pendant leur grossesse. Parmi les bébés nés après une exposition totale, 37,7 % ont dû être admis en SIN. Dans le groupe de contrôle, ce chiffre était de 2,9 %. C’est un écart énorme. Les bébés présentaient souvent des signes d’adaptation difficile : tremblements, irritabilité, difficultés à téter. Ce n’est pas un sevrage comme avec les opioïdes, mais un trouble neurologique temporaire, qui peut durer plusieurs jours.
Comparaison avec d’autres médicaments
Le gabapentin n’est pas le pire médicament qu’on puisse prendre enceinte. Il est bien moins dangereux que le valproate, qui cause jusqu’à 11 % de malformations. Mais il est plus risqué que la lamotrigine, un autre anticonvulsivant souvent recommandé pendant la grossesse. La lamotrigine n’a pas montré de lien avec les malformations cardiaques ni avec les admissions en SIN. Pour les femmes qui ont besoin d’un traitement pour l’épilepsie, elle reste la première option.
Le pregabalin, lui, semble encore plus problématique. Les études animales montrent des effets toxiques sur le développement. L’Agence européenne des médicaments (EMA) a donc recommandé en 2022 de l’éviter pendant la grossesse. Aux États-Unis, les deux médicaments sont classés en catégorie C : « un risque ne peut être exclu ». En France, les médecins sont invités à les prescrire avec la plus grande prudence.
Que faire si vous prenez un gabapentinoid enceinte ?
Ne vous arrêtez pas brutalement. Un arrêt brutal peut déclencher des crises, des douleurs intenses ou des troubles de l’humeur, ce qui est aussi dangereux pour le bébé.
Si vous envisagez une grossesse ou que vous êtes enceinte et que vous prenez un de ces médicaments, parlez à votre médecin. Posez-vous ces questions :
- Est-ce que je prends ce médicament pour une raison très grave ? (ex. : douleur invalidante, épilepsie non contrôlée)
- Est-ce que j’ai essayé d’autres solutions ? (physiothérapie, acupuncture, blocs nerveux, thérapie cognitivo-comportementale)
- Est-ce que je prends le médicament en fin de grossesse ? (c’est là que les risques sont les plus élevés)
- Est-ce que je pourrais passer à un médicament plus sûr, comme la lamotrigine ?
La plupart des femmes peuvent réduire leur dose ou arrêter en cours de grossesse. Mais pour certaines, les bénéfices dépassent les risques. Dans ces cas, un suivi rigoureux est nécessaire : échographies régulières, échocardiographie fœtale entre 20 et 24 semaines, et surveillance néonatale après la naissance.
Que disent les autorités ?
En 2024, la FDA a exigé que tous les fabricants de gabapentinoides lancent une étude de suivi sur 5 000 grossesses d’ici 2027. C’est rare. Cela montre que les autorités ne sont plus sûres de ce qu’elles pensaient il y a cinq ans.
Le British National Formulary (2023) dit clairement : « Évitez le gabapentin pendant la grossesse, sauf si les bénéfices l’emportent nettement sur les risques. » L’EMA a mis en garde contre le pregabalin. En France, les protocoles hospitaliers ne sont pas toujours à jour - 47 % des établissements américains avaient encore des directives datant de 2018. Il est temps de les réviser.
Et après la naissance ?
Les données sur les enfants exposés à long terme sont encore rares. Mais une étude en cours, qui suit 1 200 enfants jusqu’à l’âge de 5 ans, devrait livrer ses premiers résultats en 2025. On cherchera des signes de troubles du comportement, de l’attention, ou du langage. Ce n’est pas une alerte immédiate, mais une ombre qui s’élargit.
En attendant, les médecins sont confrontés à un dilemme. D’un côté, des femmes qui souffrent. De l’autre, des bébés à protéger. Il n’y a pas de réponse parfaite. Mais il y a une réponse plus sûre : ne pas prescrire ces médicaments sans une réflexion profonde. Et ne pas les utiliser en fin de grossesse, sauf en dernier recours.
Et pour l’allaitement ?
Le gabapentin passe dans le lait maternel, mais en faibles quantités. Les études disponibles ne montrent pas d’effets néfastes clairs sur les bébés allaités. L’American Academy of Pediatrics le considère comme « compatible avec l’allaitement ». Mais il faut surveiller le bébé : somnolence, faible prise de poids, irritabilité. Si tout va bien, l’allaitement peut continuer. Mais il faut rester vigilant.
Le gabapentin augmente-t-il vraiment le risque de malformations cardiaques chez le fœtus ?
Oui, selon plusieurs études de grande taille, notamment celle de Patorno publiée en 2020 dans PLOS Medicine. Le risque de malformations cardiaques spécifiques, comme les défauts conotruncaux, est augmenté de 40 % chez les bébés exposés au gabapentin pendant la grossesse, surtout si le médicament est pris régulièrement. Ce risque reste faible en valeur absolue (0,82 % contre 0,59 % chez les non-exposés), mais il est suffisamment clair pour justifier une prudence accrue.
Est-ce que le pregabalin est plus dangereux que le gabapentin pendant la grossesse ?
Les données suggèrent que oui. Les études animales montrent que le pregabalin a des effets plus marqués sur le développement fœtal. L’Agence européenne des médicaments (EMA) a recommandé en 2022 de l’éviter pendant la grossesse, sauf si les bénéfices l’emportent clairement sur les risques. Le gabapentin, bien qu’encore risqué, est plus étudié et a un profil plus connu. Pour cette raison, les médecins privilégient souvent le gabapentin si un gabapentinoid est vraiment nécessaire.
Que faire si j’ai pris du gabapentin pendant le premier trimestre ?
Le risque de malformations majeures est très faible pendant le premier trimestre. L’étude de Patorno n’a pas trouvé de lien fort avec les anomalies congénitales à ce stade. Cependant, il est crucial d’arrêter ou de réduire la dose dès que possible, surtout si vous êtes encore dans les premières semaines. Parlez à votre médecin pour évaluer les alternatives. Une échographie de détection des anomalies, souvent réalisée entre 18 et 22 semaines, permettra de vérifier le développement du cœur et du système nerveux.
Puis-je continuer à allaiter si je prends du gabapentin ?
Oui, dans la plupart des cas. Le gabapentin passe dans le lait maternel, mais en très faible quantité - environ 1 à 2 % de la dose maternelle. Aucun effet néfaste n’a été confirmé chez les bébés allaités dans les études disponibles. L’Académie américaine de pédiatrie le considère comme compatible. Toutefois, surveillez votre bébé : s’il est très somnolent, ne prend pas bien le sein ou est irritable, consultez votre pédiatre. Une surveillance simple peut éviter des complications.
Existe-t-il des alternatives plus sûres au gabapentin pendant la grossesse ?
Oui, plusieurs options existent selon la condition traitée. Pour l’épilepsie, la lamotrigine est la première ligne recommandée - elle n’a pas montré de lien avec les malformations cardiaques ni avec les admissions en SIN. Pour la douleur neuropathique, la physiothérapie, les blocs nerveux ou les traitements non médicamenteux (comme la TENS) sont souvent efficaces. Dans certains cas, la duloxetine (un antidépresseur) peut être utilisée, surtout si la douleur est liée à un trouble anxieux. L’important est de ne pas rester sur un traitement sans réévaluer les bénéfices et les risques.