Si vous avez déjà acheté un médicament sur ordonnance aux États-Unis, vous savez probablement ce que c’est que de regarder votre facture et de vous demander : comment c’est possible ? Une pilule qui coûte 15 dollars au Canada ou 20 euros en Allemagne peut vous coûter 300 dollars ici. Et ce n’est pas une exception. C’est la règle.
Le même médicament, un prix 15 fois plus élevé
Prenez Galzin, un traitement pour la maladie de Wilson. Aux États-Unis, il coûte 88 800 dollars par an. Au Royaume-Uni, le même médicament, fabriqué dans la même usine, coûte 1 400 dollars. En Allemagne, 2 800 dollars. C’est un markup de plus de 1 500 %. Et ce n’est pas un cas isolé. Des médicaments comme Ozempic ou Wegovy, utilisés pour le diabète et l’obésité, ont vu leurs prix chuter à 350 dollars par mois après des négociations fédérales - mais avant ça, ils coûtaient plus de 1 000 dollars. Pourquoi ? Parce que les États-Unis sont le seul pays développé au monde à ne pas négocier les prix des médicaments pour ses citoyens.
La loi qui a tout cassé
En 2003, le Congrès a adopté la Medicare Modernization Act. Ce texte a créé le programme Medicare Part D, qui aide les aînés à payer leurs médicaments. Mais il a aussi interdit à Medicare de négocier directement les prix avec les laboratoires. C’était une décision politique. Les lobbyistes pharmaceutiques ont insisté : « Laissez le marché décider ». Et le marché, ici, n’a pas de limite. Pendant plus de 20 ans, Medicare a dû payer ce que les laboratoires demandaient - sans pouvoir dire non. Résultat : les Américains paient plus de trois fois ce que les autres pays de l’OCDE paient pour les mêmes médicaments, même après les remises des fabricants.
Qui sont les vrais gagnants ?
Le système n’est pas juste entre le laboratoire et le patient. Il y a des intermédiaires. Des entreprises appelées PBMs (Pharmacy Benefit Managers). À l’origine, elles étaient censées négocier des remises pour les assureurs. Aujourd’hui, elles sont devenues des géants verticaux : elles possèdent des pharmacies, des assureurs, et même des laboratoires. Leur modèle économique repose sur une logique perverse : plus le prix listé est élevé, plus elles gagnent. Parce que leurs remises sont calculées en pourcentage du prix affiché. Donc, si un médicament passe de 500 à 1 000 dollars, même si le patient paie 20 %, le PBM gagne plus. Le patient, lui, paie plus. Et le laboratoire ? Il garde la majeure partie du prix élevé. Tout le monde gagne - sauf vous.
Les médicaments les plus chers ne sont pas ceux que vous pensez
Les médicaments les plus chers ne sont pas les antibiotiques ou les antihypertenseurs. Ce sont les traitements spécialisés : pour le cancer, les maladies rares, le diabète, l’obésité. Ces médicaments, appelés « specialty drugs », représentent 50 % des dépenses totales en médicaments sur ordonnance aux États-Unis, malgré le fait qu’ils soient prescrits à moins de 2 % des patients. IQVIA rapporte que les dépenses en médicaments ont augmenté de 11,4 % en 2024, contre 4,9 % en 2023. Et la majorité de cette hausse vient de ces traitements de pointe. Les laboratoires justifient ces prix par les coûts de recherche. Mais la réalité est plus sombre : les marges bénéficiaires de ces médicaments dépassent souvent 80 %. En comparaison, les marges dans l’industrie automobile sont autour de 5 à 10 %.
Les réformes qui ont échoué… et celles qui commencent à porter leurs fruits
En 2022, le Inflation Reduction Act a été adopté. Pour la première fois, Medicare pouvait négocier le prix de dix médicaments très chers. En 2026, ces négociations entrent en vigueur. Les premiers résultats sont déjà visibles : six médicaments ont vu leur prix baisser, et les patients ont bénéficié d’une réduction des frais de coassurance. Mais la loi a été affaiblie en 2025 par un vote au Congrès. Le nombre de médicaments concernés reste minime. Et les laboratoires ont déjà commencé à augmenter les prix de 87 autres médicaments après les promesses du président Trump de les faire baisser. La contradiction est criante : les dirigeants promettent de réduire les prix, mais les faits montrent que les prix continuent d’augmenter.
Le système américain est-il durable ?
Un million et demi de bénéficiaires de Medicare paient plus de 2 000 dollars par an pour leurs médicaments. Certains doivent choisir entre acheter leur traitement ou payer leur loyer. Des patients prennent leur dose tous les deux jours au lieu de tous les jours. D’autres vendent leurs biens pour payer leur traitement. Le Centre for American Progress estime que le plan « Project 2025 » augmenterait les coûts pour 18,5 millions de seniors. Et pourtant, les États-Unis génèrent 75 % des bénéfices mondiaux de l’industrie pharmaceutique. Cela signifie que le monde entier profite de la recherche américaine - mais que les Américains paient la note. Les autres pays utilisent la négociation, la tarification de référence, ou des plafonds de prix. Les États-Unis, eux, n’ont aucune limite. Et cette absence de contrôle a un coût humain.
Que peut-on faire ?
Il n’y a pas de solution magique. Mais il y a des pistes. La première : autoriser Medicare à négocier pour des centaines, pas dix, médicaments. La deuxième : interdire aux PBMs de tirer profit des prix élevés. La troisième : imposer une transparence totale sur les prix réels, dès la fabrication. La quatrième : adopter un système de référence internationale, comme le fait le Canada ou la France. Le sénateur Bernie Sanders a proposé une loi pour que les Américains ne paient jamais plus que les citoyens des autres pays développés pour le même médicament. Elle n’a pas encore été adoptée. Mais elle existe. Et elle est simple : pas de prix plus élevé aux États-Unis que partout ailleurs. C’est une question de justice, pas de complexité économique.
Le prix d’une pilule, le prix d’une vie
Quand vous achetez un médicament, vous ne payez pas juste pour un produit chimique. Vous payez pour votre santé. Pour votre capacité à marcher, à respirer, à vivre. Et quand ce prix devient une rançon, le système a échoué. Les États-Unis ont les meilleurs laboratoires, les plus grandes innovations. Mais ils ont aussi le système de santé le plus cher et le plus injuste du monde développé. Le problème n’est pas l’absence de solutions. C’est l’absence de volonté politique. Tant que les profits passeront avant les patients, les prix continueront d’augmenter. Et les gens continueront de choisir entre leur traitement et leur repas du soir.
Pourquoi les médicaments sont-ils plus chers aux États-Unis qu’ailleurs ?
Parce que les États-Unis sont le seul pays développé à interdire à son système de santé public de négocier les prix avec les laboratoires. Les autres pays fixent des plafonds ou utilisent la tarification de référence. Ici, les laboratoires fixent les prix eux-mêmes, sans limite. Les intermédiaires comme les PBMs profitent de cette absence de contrôle pour augmenter les prix listés, ce qui augmente leurs propres commissions.
Qu’est-ce qu’un PBM et pourquoi ça fait grimper les prix ?
Un PBM (Pharmacy Benefit Manager) est une entreprise qui négocie les remises entre les assureurs et les laboratoires. Mais aujourd’hui, beaucoup de PBMs possèdent des pharmacies et des assureurs. Leur modèle repose sur des remises calculées en pourcentage du prix listé. Donc, plus le prix est élevé, plus elles gagnent. Elles encouragent donc les laboratoires à augmenter les prix, même si le patient paie moins en remise. C’est un cercle vicieux : les prix montent, les PBMs gagnent plus, les patients paient plus.
Le Inflation Reduction Act a-t-il vraiment aidé ?
Oui, mais partiellement. Il a permis à Medicare de négocier les prix de dix médicaments très chers, ce qui a déjà réduit les coûts pour des milliers de patients. Il a aussi imposé des pénalités aux laboratoires qui augmentent leurs prix plus vite que l’inflation. Mais le nombre de médicaments concernés est très faible. Et en 2025, une loi au Congrès a affaibli certaines dispositions. Les gains sont réels, mais limités à une poignée de traitements.
Pourquoi les médicaments pour le diabète et l’obésité sont-ils si chers ?
Ces médicaments sont considérés comme « spécialisés » : ils sont complexes à produire, et les laboratoires les vendent à des prix très élevés pour amortir les coûts de recherche. Mais les marges dépassent souvent 80 %. Leur popularité a explosé, ce qui a augmenté la demande. Les laboratoires ont alors augmenté les prix, sachant que les patients n’ont pas d’alternative. Les PBMs ont profité de cette hausse pour augmenter leurs commissions. Résultat : un patient peut payer 1 000 dollars par mois pour une injection qui coûte 200 dollars dans d’autres pays.
Que se passe-t-il si je ne peux pas payer mon traitement ?
Beaucoup de patients réduisent leur dose, sautent des jours, ou arrêtent complètement le traitement. D’autres vendent des biens, empruntent de l’argent, ou demandent de l’aide à des fondations. Le Centre for Medicare & Medicaid Services rapporte que 1 sur 4 bénéficiaires de Medicare doit choisir entre payer leur médicament ou leur nourriture. C’est une crise sanitaire et sociale. Des programmes d’aide existent, mais ils sont limités, mal connus, et souvent insuffisants.
Est-ce que les États-Unis pourront un jour réduire les prix des médicaments ?
Oui. Mais cela exigera une réforme structurelle : autoriser Medicare à négocier pour des centaines de médicaments, interdire les pratiques abusives des PBMs, exiger une transparence totale des prix, et adopter un système de référence internationale. Ce n’est pas une question de technologie ou de science. C’est une question de volonté politique. Les autres pays le font. Les États-Unis peuvent le faire aussi. Ce qui manque, ce n’est pas la capacité - c’est la volonté de mettre les patients avant les profits.